Le 19 mai, jour
de la St Yves, patron des avocats, oblige
tout membre d’un barreau à s’arrêter
pour un bilan. Bilan de ce que nous sommes,
tout à la fois réflexion sur ce que nous
voulons devenir et projection sur les moyens
pour y arriver.
Mais il s’agit bien sûr d’une analyse
plus profonde, celle de notre capacité à
changer le cours des choses par la
transformation de notre manière de réfléchir,
de notre comportement et par le choix de nos
options. Cette démarche débouche sur notre
engagement à créer la dynamique du
changement et à assumer nos devoirs et
obligations de citoyens pour y arriver. Et
l’avocat certainement a un rôle phare
dans cette démarche.
Le catalyseur en a été le séisme du 12
janvier 2010. Une belle journée commencée
et se déroulant dans la «normalité»: le
trafic, les enfants, le travail, la chaleur,
la poussière, la course pour assurer le «primum
vivere» et continuer à survivre, les
petits plaisirs, les grands bonheurs, les
tristesses, les inquiétudes, les énervements,
les ambitions et les rêves. Et puis 5
heures moins dix! La vie bascule, le monde
tel que nous le connaissons s’effondre. Le
choc, l’angoisse, les pertes irréparables,
les traumatismes, la disparition des repères,
mais aussi la solidarité, l’empathie. Et
enfin … l’attente épouvantable des
siens, des jours sans pain et sans fin, des
nuits sans sommeil, des douleurs que l’on
apprivoise.
Constat d’une société choquée, sonnée,
se concentrant sur le quotidien, cherchant
un tuteur et ayant du mal à se reconstituer,
à se redresser pour faire face à
l’avenir. Et puisque la vie ne capitule
pas, l’espoir lancinant d’une société
différente, de lendemains autres et
l’attente de guides qui se manifesteront
pour nous mener, nous accompagner et alléger
le fardeau, rétablissant la confiance en
nous, en notre pays, nous donnant un
sentiment d’appartenance et nous
permettant de nous construire en Nation.
Les avocats de Port-au-Prince, réduits au
chômage technique, ont commencé par
essayer de se retrouver afin de savoir ce
qu’étaient devenus leurs pairs, les
magistrats, les huissiers, les greffiers,
les officiers de police en faction devant
les tribunaux, les notaires, les arpenteurs,
les officiers d’état civil, les
fonctionnaires de la DGI et des ministères
avec lesquels ils entretenaient des
relations régulières. C’est ainsi
qu’ils ont réalisé que la famille du
droit était très étendue et que de véritables
liens en unissaient les membres. Ils ont expérimenté
un grand élan de solidarité mais ils ont
également fait le constat de la paralysie
du système.
Naturellement les échanges se sont
poursuivis sur les questions brûlantes à résoudre
de l’état civil et de l’absence, des
archives et de l’identité, du cadastre et
des garanties du droit de propriété, des
prêts bancaires et des nouvelles formes de
garanties à organiser, du paiement régulier
des mensualités aux institutions de crédit
ou des redevances locatives, de la continuité
du contrat de location d’une maison fissurée,
endommagée ou détruite, du respect des règlementations
existantes en matière de construction et de
la nécessité d’en mettre d’autres en
place, des assurances, de la responsabilité
civile, pour ne citer que celles-là.
Ont également été abordées les questions
du fonctionnement des tribunaux, du vol des
dossiers aux greffes et cabinets
d’instruction, des incendies d’archives,
des cambriolages d’études notariales, de
la reconstitution des pièces originales et
celles des preuves à repenser, de
l’enregistrement de la transcription, et
des délais.
Les jours ont passé et la réflexion
s’est affinée. Il fallait repenser le
système, proposer des formules nouvelles
permettant la modernisation ou plutôt le
saut du 19ème au 21ème siècle. Car il ne
peut être question de retourner au statu
quo ante. Il faut transformer la catastrophe
du 12 janvier en opportunité, saisir le défi
et trouver des formules novatrices ouvrant
une fenêtre sur l’avenir, tout en
s’assurant de la capacité des avocats à
répondre aux besoins de leurs clients face
à la présence d’avocats étrangers.
Le besoin d’agir en s’impliquant et en
se positionnant comme outil de changement
s’est alors fait sentir pour un groupe
d’avocats. Car l’avocat dispose d’une
place privilégiée au sein de la société.
En effet, il est confronté quotidiennement
à des problèmes pour lesquels il doit
trouver des solutions en utilisant les lois
tout en les respectant. C’est un rêveur
tenu à la rigueur. Il est donc armé pour réfléchir
hors des sentiers battus. Il est bousculé
par les questions de la société, par
l’inadéquation parfois des solutions légales
offertes et il sait faire bouger les choses
en développant l’argumentation appropriée,
amenant une remise en cause des formules
disponibles et poussant ainsi le législateur
à des avancées importantes. Il est l’un
des acteurs du changement des mentalités.
Esprit curieux, l’avocat est tenu
d’avoir une culture générale lui
permettant d’aborder les problèmes sous
tous leurs angles, afin de trouver la
meilleure facette pour leur apporter une
solution. Créatif, il doit pouvoir agencer
ses connaissances afin de les utiliser pour
concrétiser ses idées. Tribun, il est
porteur d’un certain souffle puisqu’il
doit pouvoir argumenter et persuader.
Humaniste, il est sensible aux difficultés
individuelles et donc porteur des problèmes
de la société qu’il va pouvoir qualifier
afin d’y apporter le cadre légal adéquat
respectueux de nos particularités
culturelles tout en permettant de faire évoluer
les mentalités et de nous préparer ainsi
à l’ouverture sur le monde et à la compétition.
Accrocheur, il ne lâche pas le problème
tant qu’il n’y a pas trouvé de
solution. Indépendant de nature, il peut réfléchir
en dehors des courants d’idées et
faciliter l’innovation indispensable à la
sortie de crise.
Alors se pose la question fondamentale de
l’engagement de l’avocat dans la société,
comme facteur de changement, de sa
responsabilité dans l’aboutissement de ce
processus. Cet engagement devient moralement
obligatoire pour ceux qui ont choisi de
vivre dans leur pays et qui veulent non
seulement vivre dans et de leur profession,
mais encore faire en sorte que leurs enfants
puissent faire ce même choix; qu’Haïti
ne soit plus une terre de passage, mais une
fin en soi.
Faut-il encore s’interroger sur les
devoirs du citoyen et la nécessité de
l’en informer? Connaître ses devoirs
c’est créer le citoyen, qui peut alors
s’identifier à sa cité et trouve ainsi
un ancrage et des repères. C’est donc à
l’école qu’il faut commencer l’imprégnation
des obligations du citoyen; et c’est par
la divulgation des devoirs contenus dans nos
codes que l’on va créer cette conscience
citoyenne. C’est ainsi que l’on pourra
briser la chaîne de la méconnaissance de
ses obligations, du désintérêt pour le
bien public et l’intérêt public et arrêter
la déliquescence de notre société, à la
dérive comme un bateau sans gouvernail. Ce
n’est qu’ainsi que l’on pourra rétablir
un environnement sain, salubre et sécuritaire
dans le sens du respect du droit et
restaurer l’Etat de droit afin de
construire la Nation.
Voilà comment a pris naissance l’Union
des Avocats d’Haïti (UNAH) syndicat
professionnel regroupant des avocats désireux:
d’apporter une contribution effective et
pratique à l’effort national de
construction et de modernisation des systèmes
et structures juridiques en proposant des
solutions concrètes aux problèmes les plus
urgents dans le domaine du droit et de la
distribution de la justice;
de contribuer à l’établissement d’un
Etat de droit moderne en Haïti par des
actions concrètes en vue d’une justice
efficace et respectueuse des droits de la
personne;
de promouvoir le droit à l’information
dans le domaine du droit et des lois;
d’intégrer les avocats haïtiens dans les
systèmes professionnels internationaux et
permettre leur familiarisation avec les
autres systèmes de droit;
de développer le goût de la recherche
scientifique dans tous les domaines du droit
et de la procédure;
de publier des articles doctrinaux, des
commentaires d’arrêt et de décisions de
justice;
d’organiser des séminaires, des colloques
et des débats autour des questions intéressant
la vie juridique;
de faire des recommandations appropriées,
en vue de l'organisation des infrastructures
judiciaires et d'un meilleur fonctionnement
des institutions judiciaires; de concevoir
et proposer des textes portant modification
de la législation haïtienne en fonction
des besoins du monde moderne et permettant
l’accès de tous à une justice équitable;
de promouvoir la participation des femmes
avocates à l'épanouissement de la
profession et des droits fondamentaux
reconnus à la femme;
d’organiser la protection sociale de ses
membres. ? de contribuer à l'implication
des secteurs de la société civile dans le
processus de la réforme judiciaire;
de privilégier les échanges avec les
avocats du Monde et particulièrement ceux
qui sont liés à Haïti de par leur origine
ou par un intérêt marqué.
Cette démarche, bien que celle d’un
groupe d’avocats, reflète le besoin
profond d’une société à l’affût
d’une route à suivre pour se construire
un avenir.
N’est-ce pas le moment de reprendre la
pensée de John F. Kennedy: «Ne demande pas
ce que ton pays peut faire pour toi mais
plutôt ce que tu peux faire pour ton pays».
Me. Sibylle Théard Mevs Avocate,
Secrétaire de l’Union des Avocats d’Haïti